Je suis une idée à qui il manque la chose (création 2028)

L’envie de créer Je suis une idée… est née de notre récente mise en scène de l’opéra-ballet Le carnaval de Venise d’André Campra. Fascinés depuis longtemps par les Polichinelles des tableaux de Giambattista Tiepolo, nous avions alors décidé – hors livret – que cinq d’entre eux seraient continûment présents au plateau pendant toute la durée de la représentation.

C’est pendant les répétitions que nous avons découvert, presque par hasard, un très beau petit livre du philosophe Giorgio Agamben consacré à la figure de Polichinelle dans les tableaux de Tiepolo.

Giambattista et Gian Domenico Tiepolo (le père et le fils) ont peint et dessiné d’innombrables Polichinelles. Gian Domenico leur a consacré les dernières années de sa vie, réalisant chez lui de multiples fresques ainsi qu’un ouvrage, Divertissement pour les jeunes gens, regroupant quelques cent quatre planches de Polichinelles

La figure de Polichinelle

Représentés en groupe, au milieu des humains, dans des scènes de la vie ordinaire, ces Polichinelles sont tout à la fois étranges et familiers. Uniformément vêtus de blanc, masqués et coiffés d’un long chapeau, ils occupent indifféremment tous les métiers et toutes les fonctions sociales sans modifier les scènes au milieu desquelles ils agissent. Par là même, leur simple présence brouille et désactive le réel.

Dans l’une de ces planches, Polichinelle, à la fois vivant et mort, regarde la tombe dans laquelle il est lui-même enterré.
« Le nouveau monde est une vieille chose pour moi, parce que je l’ai déjà vu plus de cent cinquante fois », lui fait dire Giorgio Agamben.

Polichinelle est historiquement un personnage à l’identité indéterminée, ou plus exactement une figure qui a simultanément toutes les identités. Il échappe à toutes les règles et, tel un enfant, transforme la vie entière en un théâtre à la fois drôle et profond.

Agamben a perçu dans les Polichinelles des Tiepolo l’incarnation de son concept d’inopérabilité, qui désigne la capacité de suspendre une fonction, un rôle ou une finalité sans détruire ce qui existe. Il ne s’agit pas d’une inactivité, mais d’une opération qui rend les actions impropres à leur but : cuisiner sans nourrir, travailler sans produire, jouer sans représenter. C’est une manière de résister aux assignations sociales, politiques et économiques : comment, sans être inactif, désactiver les usages imposés pour rendre les choses à leur pure possibilité. (Dans le champ de la création, par exemple, comment la poésie peut désactiver le langage dans sa finalité de communication.)

Les Polichinelles ne transforment pas les situations : ils les rendent inopérantes. Ils habitent les fonctions sans jamais les accomplir. Ils cuisinent, mais la nourriture devient matière. Ils travaillent, mais le geste se détache de toute production. Ils jouent, mais le jeu ne produit plus de fiction stable. Leur présence suspend les usages et, dans cette suspension, les gestes apparaissent comme tels, rendus à leur puissance.

L’art est une résistance à un certain ordre du monde. Nous en sommes persuadés. Cette résistance peut prendre des formes multiples, mais c’est dans une résistance créative, qui réinvente les usages du monde, que nous concevons nos spectacles et performances. Et pour nous, qui aimons recréer sur scène des mondes clos, où le vivant s’invente hors des vicissitudes du réel, ces Polichinelles décrits par Agamben apparaissent comme une véritable épiphanie.

Nous utilisons tout le matériel historique, artistique et philosophique à notre disposition pour donner vie sur scène à ce groupe de Polichinelles. Le corps (la danse) et la parole (le théâtre) y sont intimement mêlés, car Polichinelle, c’est aussi la Commedia dell’arte : ses lazzi, ses types scéniques, les états de corps qui en découlent et, dans notre spectacle, leurs possibles développements chorégraphiques. Dans Je suis une idée… Chaque lazzi devient une micro forme chorégraphique et théâtrale : un noyau d’intensité où les corps de nos Polichinelles se révèlent dans toute leur singularité.

Si nous convoquons avec délice ce patrimoine communément partagé, c’est aussi parce que nous sentons que quelque chose du grand théâtre du monde contemporain vient se condenser dans ce joyeux métathéâtre, où nos Polichinelles, en quelque sorte, jouent à Polichinelle, et où la Commedia dell’arte, transformée, malaxée, devient un matériau.

Abondance et accumulation

En référence à l’évolution historique de Polichinelle en marionnette (Guignol), nous travaillons sur la multiplicité. Les six interprètes sont démultipliés par la présence d’une quinzaine de Polichinelles mous : mannequins à taille humaine, identiquement vêtus de blanc.

Plus récemment, nous regardons de près les eccentric dances, dans lesquelles le corps semble jouir d’une autonomie propre dans l’expression comique de son dérèglement.

À en croire les tableaux de Giambattista (le père), les Polichinelles adorent cuisiner des gnocchis. L’idée d’en fabriquer de géants, comme de gros canapés, nous réjouit, tout comme celle d’agrandir exagérément spaghetti, farfalles et fourchettes. Car Polichinelle est, on le sait, très attentif aux manifestations de sa digestion…

Visuellement, le blanc des Polichinelles et la pâleur des gnocchis nous conduisent à utiliser la lumière noire pour certaines scènes comiquement spectrales.

Nous voulons que notre petite tribu, à l’instar de l’ouvrage de Gian Domenico, occupe le plateau dans une accumulation joyeuse de situations, de niveaux de jeu et d’états de corps.

Dans cette accumulation, les titres des planches de Tiepolo constituent en eux-mêmes un programme. (Le caractère anaphorique de ces titres n’étant pas sans évoquer une version délirante des albums jeunesse de Martine.)

– Polichinelle couvé par un dindon – La petite enfance de Polichinelle – Polichinelle apprend à marcher – Polichinelle enfant distrait par un oiseau captif – Polichinelle sur la corde raide – Polichinelle peintre historique – Polichinelle examine un animal malade – Polichinelles réclamant leur repas – Polichinelle retire des poulets morts d’un puit – Polichinelle prépare la polenta – Les Polichinelles dînent à la cuisine – Le jeu de boule de Polichinelle – Polichinelle et les chiens dansant – Polichinelle et le crabe géant – La cueillette ou la dispute des Polichinelles – Le triomphe de Polichinelle – Polichinelle coupant du bois – Trois Polichinelles cavaliers – Polichinelle chassant le gibier d’eau – Polichinelle frappé de malaise sur une route – Vieux Polichinelle conduit vers sa chaise – La dernière maladie de Polichinelle – Polichinelle reçoit l’extrême onction – L’enterrement de Polichinelle – L’adieu à Polichinelle

Enfin, nous avons réuni pour ce spectacle des artistes issus de la danse et du théâtre, tous dotés d’une grande acuité corporelle. Les Polichinelles étant des hybrides d’unicité et de généralité, nous avons veillé à une diversité des corps et des genres au plateau.

Car c’est bien tout le mystère de la figure de Polichinelle : être, à travers une figure unique, une convocation de la diversité du monde

Le répertoire comme matériau plastique

Au fil de son histoire, Polichinelle ne cesse de changer de statut : personnage de théâtre, marionnette, puis jouet entre les mains des enfants. Cette trajectoire ne le stabilise jamais, elle accentue au contraire son instabilité. Tour à tour manipulé et manipulateur, vivant et mécanique, familier et inquiétant, il devient une figure profondément ambivalente.

Les sources historiques décrivent un personnage à la fois comique et dérangeant, traversé d’une forme d’“insolence anarchique” et porteur d’une inquiétante étrangeté, notamment lorsqu’il devient objet animé, à mi-chemin entre le vivant et l’inerte.
C’est cette ambiguïté que nous cherchons à activer sur scène. Polichinelle n’y est jamais simplement burlesque : il trouble, déplace, échappe. Il oscille entre présence et artificialité, entre jeu et menace, entre plaisir et dérèglement.

La figure de Polichinelle apparaît en France au XVIIe siècle, issue du Pulcinella napolitain de la commedia dell’arte, diffusé par les troupes italiennes itinérantes. Très vite, le personnage circule entre différentes formes, théâtre, ballet, opéra, avant de s’implanter dans les théâtres de la Foire, où il devient acteur, danseur puis marionnette.

Cette trajectoire fait de lui une figure profondément plastique : un type capable d’absorber des contextes variés, de passer d’un régime de jeu à un autre, du corps acrobatique à la manipulation, du burlesque le plus cru à des formes plus composées. Polichinelle appartient à une tradition où le geste prime sur la parole, où le corps se fait récit. Il agit avant tout comme une force de perturbation : il surgit, dérègle les situations, déplace les rapports, introduit du désordre.

Notre spectacle se construit comme une traversée fragmentaire de l’histoire des formes scéniques. À l’image de Polichinelle, qui circule d’un répertoire à l’autre sans jamais s’y fixer, nous envisageons également que le groupe sur scène puisse rejouer, déplacer ou altérer certaines scènes empruntées à l’histoire de la danse et du théâtre – comme autant de “spectacles fantômes”.

À cette approche s’ajoute un imaginaire plus contemporain, nourri notamment par les travaux de Luigi Serafini, dont la Pulcinellopedia déploie une prolifération visuelle libre et fantasque autour de la figure de Polichinelle. Ce matériau ouvre des pistes où le personnage devient moins un type théâtral scénique qu’un principe de transformation, une matrice d’images, de danses et de situations.

 Je suis une idée…est un parcours poétique et burlesque, composé par accumulation, contamination et déplacement des formes. À l’image de Polichinelle lui-même, il ne s’agit pas de fixer une identité, mais de faire circuler des gestes, des états de corps et des figures dans un espace où tout peut se transformer.

Yvan Clédat, Coco Petitpierre, Baudouin Woehl